Le père Madeleine

Vers la fin de 1815, un homme, un inconnu, était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée de substituer, dans la fabrication [de bijoux d'imitation], la gomme laque à la résine. [...] Ce tout petit changement avait été une révolution. [...] En moins de trois ans, l'auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il était étranger au département. De son origine, on ne savait rien ; de ses commencements, peu de chose.

On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent, quelques centaines de francs tout au plus.

C'est de ce mince capital, mis au service d'une idée ingénieuse, fécondé par l'ordre et par la pensée, qu'il avait tiré sa fortune et la fortune de tout ce pays.

À son arrivée à Montreuil-sur-Mer, il n'avait que les vêtements, la tournure et le langage d'un ouvrier.

Il paraît que, le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la petite ville de Montreuil-sur-mer, à la tombée d'un soir de décembre, le sac au dos et le bâton d'épine à la main, un gros incendie venait d'éclater à la maison commune. Cet homme s'était jeté dans le feu, et avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient être ceux du capitaine de gendarmerie ; ce qui fait qu'on n'avait pas songé à lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il s'appelait le père Madeleine. [...]

On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout [...] ; ses ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette admiration avec une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche, « les personnes de la société » le saluèrent, et on l'appela dans la ville monsieur Madeleine ; ses ouvriers et les enfants continuèrent de l'appeler le père Madeleine, et c'était la chose qui le faisait le mieux sourire. A mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur lui. « La société » le réclamait. Les petits salons guindés de Montreuil-sur-Mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps fermés à l'artisan, s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. On lui fit mille avances. Il refusa.

Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. - C'est un homme ignorant et de basse éducation. On ne sait d'où cela sort. Il ne saurait se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout prouvé qu'il sache lire.

Victor Hugo, Les Misérables. Première partie, V, 1 et 2, 1862.

Réception initiale :

* Un personnage énigmatique

* un homme fortuné qui n’hésite pas à aider les autres : un généreux  / un homme courageux (cf. l’incendie)

* un homme vu par les autres  

Qui est-il ?  

Les termes pour le désigner / le narrateur entretient le suspense autour de lui. 

Vers la fin de 1815, un homme, un inconnu, était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée de substituer, dans la fabrication [de bijoux d'imitation], la gomme laque à la résine. [...] Ce tout petit changement avait été une révolution. [...] En moins de trois ans, l'auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il était étranger au département. De son origine, on ne savait rien ; de ses commencements, peu de chose.

On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent, quelques centaines de francs tout au plus.

C'est de ce mince capital, mis au service d'une idée ingénieuse, fécondé par l'ordre et par la pensée, qu'il avait tiré sa fortune et la fortune de tout ce pays.

À son arrivée à Montreuil-sur-Mer, il n'avait que les vêtements, la tournure et le langage d'un ouvrier.

Un homme courageux  (illustration par une anecdote) : narratif et descriptif mêlés.

Il paraît que, le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la petite ville de Montreuil-sur-mer, à la tombée d'un soir de décembre, le sac au dos et le bâton d'épine à la main, un gros incendie venait d'éclater à la maison commune. Cet homme s'était jeté dans le feu, et avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient être ceux du capitaine de gendarmerie ; ce qui fait qu'on n'avait pas songé à lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il s'appelait le père Madeleine. [...]

Le regard des autres : les ouvriers / les bourgeois

           M. Madeleine = un homme qui veut rester lui-même

           Un narrateur bien présent (mais confusion avec le pronom « on » qui ne désigne pas toujours les mêmes personnes) qui cherche à influencer le regard du lecteur. 

On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout [...] ; ses ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette admiration avec une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche, « les personnes de la société » le saluèrent, et on l'appela dans la ville monsieur Madeleine ; ses ouvriers et les enfants continuèrent de l'appeler le père Madeleine, et c'était la chose qui le faisait le mieux sourire. A mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur lui. « La société» le réclamait. Les petits salons guindés de Montreuil-sur-Mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps fermés à l'artisan, s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. On lui fit mille avances. Il refusa.

Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. (paroles méprisantes : vocabulaire péjoratif : pourquoi ce changement brutal ? cf. refus )  - C'est un homme ignorant et de basse éducation. On ne sait d'où cela sort. Il ne saurait se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout prouvé qu'il sache lire.

 Bilan :

Le personnage de Madeleine est vu successivement par différentes personnes

· les habitants de Montreuil

· les témoins du sauvetage

· les ouvriers et les enfants

· les personnes de la Société / les bonnes âmes

· le narrateur : mais qui est-il ? à quel groupe appartient-il ?

mise en évidence des divers points de vue sur Madeleine

           * favorables : vocabulaire mélioratif : admiration

           * défavorables : vocabulaire péjoratif : mépris

 

Mais Madeleine porte lui aussi un regard sur les personnes de Montreuil

Il aide les ouvriers   : la chose qui le faisait sourire  / gravité mélancolique

Il n’aime pas les bourgeois : il refusa

Quel est le point de vue du lecteur ?  Portrait positif / négatif ?

Comment voit-on la préférence du Narrateur ?